Discours de Cesla Amarelle lors de la cérémonie du Dies academicus 2018

Discours de Cesla Amarelle lors de la cérémonie du Dies academicus 2018

Publié le 04.06.2018 - Catégorie: Formation et Actualité

Ouverte à toute la communauté universitaire, la cérémonie du Dies academicus 2018 a eu lieu vendredi 1er juin à l’Université de Lausanne. La cheffe du Département de la formation, de la jeunesse et de la culture y a tenu le discours suivant.

La conseillère d'État Cesla Amarelle durant son discours lors du Dies academicus 2018. David Trotta, Unicom

Madame la Rectrice,

Mesdames et Messieurs les Vices-Rectrices et Vice-Recteurs,

Madame la Présidente du Conseil de l’Université,

Mesdames et Messieurs les représentants et membres de la communauté universitaire,

Mesdames et Messieurs les récipiendaires de doctorats honoris causa, de prix et de distinctions,

Mesdames et Messieurs,

Chers amis de l’Université,

L’amélioration du niveau de vie découle d’abord de la création de sociétés capables d’apprendre – et non de l’accumulation de richesses.

Cette thèse des économistes américains Stiglitz et Greenwald, interpelle car elle rappelle l’impératif constant de créer les conditions les plus favorables au développement d’une société et d’une économie de la connaissance.

Ce chemin est en effet la réponse la plus convaincante à la mondialisation. C’est aussi, je le pense intimement, la seule option civilisatrice.

  • Celle qui préserve la dignité de tous sans distinction de genre, de nationalité ou de race.
  • Celle qui garantit les chances pour tous de tracer un jour leur chemin en toute liberté.
  • Celle qui prépare le terrain à des avancées sociales significatives.
  • Celle qui conduit à une société dans laquelle l’égalité des chances n’est pas juste un principe brandi tel un simple étendard, mais bien une réalité vécue.

Au niveau des individus, la connaissance est le premier facteur de production qui influence le revenu, la position sociale, l’autonomie des femmes et des hommes qui entrent, ensemble, dans la société du savoir. A l’échelle des États, ce qui sépare vraiment les pays développés des pays moins développés n’est désormais plus tant la capacité de production, mais aussi et surtout une différence de l’état des connaissances. Dans notre monde de plus en plus numérisé et mondialisé, les inégalités dans la répartition des ressources économiques s’accompagnent de manière croissante d’un écart des savoirs. Seul cet indice de capacité relève réellement le niveau de vie et peut contenir, sur le long terme, les inégalités. Les études les plus récentes démontrent que les économies les plus efficientes sont celles qui ont réussi non seulement à faire avancer plus vite leur courbe des possibilités de production, mais celles qui parviennent à réduire les écarts de savoir au sein de leur population. Ce succès dans l’apprentissage est un facteur crucial pour réduire les inégalités entre les niveaux de vie car la mobilité sociale dépend désormais quasi uniquement du niveau des savoirs. Réussir à construire une économie et une société dynamique et inclusive dépend donc d’une impulsion forte en matière de formation et d’une politique qui dépasse les seules mesures en matière de ressources.

En fin de compte, les écrits de Stiglitz et Greenwald démontrent qu’il y a deux options. D’une côté, il y a des modes de gouvernance bien conçus, qui peuvent mettre en œuvre une «nouvelle société de la connaissance». De l’autre, il y a des régimes de propriété intellectuelle bancale, qui peuvent retarder l’apprentissage et la diffusion des savoirs.

Dans notre canton et dans notre Université, nous avons le privilège, la fierté, mais aussi la responsabilité de continuer à inscrire notre développement dans la première de ces deux options. Une recherche marquée par le sceau des valeurs humanistes. Un enseignement orienté vers la transmission des connaissances avec exigence et bienveillance. Une vie universitaire ouverte, pluraliste et démocratique: tels sont les fondements de notre Alma Mater. Les autorités vaudoises, que j’ai le plaisir de représenter à l’occasion de cette cérémonie du Dies, tiennent donc à exprimer, en ce jour, tout leur soutien et leurs attentes envers l’Université de Lausanne.

L’enseignement. La démocratisation des savoirs constitue un pilier de l’économie de la connaissance

En Suisse, et spécialement dans le canton de Vaud, l’élan donné à la formation et à la recherche universitaire ne se dément pas. La démocratisation des études a progressé, même s’il est possible et souhaitable de toujours faire mieux. L’UNIL rivalise à un niveau élevé avec les meilleurs universités du monde. Elle compte désormais un Prix Nobel, en la personne du Professeur Jacques Dubochet, récipiendaire du Nobel de chimie l’automne dernier. Cette distinction, la plus haute du monde académique, récompense l’excellence du chercheur vaudois. Elle consacre aussi la justesse et la continuité des politiques publiques menées, dans notre canton et notre pays, en faveur d’une recherche académique exigeante et sans compromis.

La transmission des savoirs, c’est, avec la recherche, la grande mission de l’université. Pour avoir étudié et enseigné à l’UNIL, je mesure à quel point il est essentiel de lui garantir d’être un lieu privilégié du partage des connaissances. De tout temps, dans toutes les sociétés, l’enseignement des savoirs et le débat critique sur leur pertinence furent et restent un enjeu crucial. Car cette transmission est aussi une affaire de pouvoir. De tout temps, l’Université est en négociation avec les idéologies du moment. Aujourd’hui, les idéologies sont plus techniques que politiques. 50 ans après 1968, on constate que l’idéologie technique s’est largement substituée à l’idéologie politique.

L’université comme lieu d’enseignement est remise en question. Car la connaissance semble désormais à la portée de tous les claviers, de jour comme de nuit, sur tous les sujets. A grande vitesse, la toile cherche jusqu’aux quatre coins du monde la citation, l’information, l’application convoitée. Mais s’il est vrai que grâce à la technologie numérique, l’accès aux informations se banalise encore un peu plus, l’accès aux connaissances reste plus exigeant que jamais et le fruit d’un travail intellectuel constant.

La révolution numérique questionne aussi le mode de transmission des connaissances par l’université. Les MOOCS deviennent une alternative au cours magistral en auditoire. Le public qui peut accéder aux  cours ainsi mis en ligne est décuplé. Santé, philosophie, droit, finance, architecture: toutes les disciplines sont potentiellement concernées par cette formation à distance généralement gratuite ou peu coûteuse. D’ailleurs, les programmes se multiplient. L’audience internationale grandit. La diffusion des savoirs explose. Une nouvelle pédagogie émerge (des quiz, des exercices d’évaluation, des outils d’interaction comme des forums de discussion réunissant étudiants, assistants et professeurs accompagnent la lecture des vidéos). C’est une opportunité pour les apprenants, et pour les hautes écoles.

Mais, de manière assez claire, les MOOCS ne remplaceront jamais l’enseignement classique. Tout comme les livres ne remplaceront jamais les cours. Rien ne peut rivaliser avec l’élan et la force que génère la relation humaine dans l’enseignement. Cette relation fait des miracles. Elle épanouit les intelligences. Elle pousse à innover. Elle élève les esprits. Elle ouvre naturellement les cœurs. L’enseignement aux étudiants supposera toujours un engagement personnel fort. Il y faut la volonté, l’empathie du pédagogue envers l’apprenant. Dans cette relation entre le professeur et l’étudiant se joue toujours quelque chose qui dépasse la stricte transmission de savoirs. Sans doute que le jeune universitaire cherche, chez son professeur, un savoir-faire et aussi un savoir-être académique qui ne se délivre ni dans un MOOCS, ni dans un livre. Ce mode de transmission «classique» du savoir, auquel je suis attachée parce que j’ai pu en bénéficier ici à l’UNIL, n’est donc pas près d’appartenir au passé. Des adaptations sont forcément nécessaires et une cohabitation des deux démarches s’imposera. Il importe que l’UNIL soit nantie des moyens de réussir cette évolution, de moderniser son enseignement sans sacrifier l’essentiel.

La recherche fondamentale. L’autre pilier de la société de la connaissance

La recherche fondamentale est un pari. Le canton de Vaud peut le réussir. Il en a tous les atouts. L’attribution du Nobel de chimie au Prof. Jacques Dubochet est venu le rappeler opportunément. Ce prix nous invite tous, dirigeants universitaires, professeurs, étudiants et responsables politiques, à considérer la recherche fondamentale, marquée du sceau des valeurs humanistes, comme un idéal à choyer.

«Science sans conscience n’est que ruine de l’âme.» Ce principe fondamental, magistralement énoncé par Rabelais, exprime on ne peut mieux la manière dont nous comprenons le rôle de la recherche. Fondamentale ou appliquée, la recherche assume un rôle de premier ordre dans le développement de notre monde. Elle doit avoir comme souci constant, comme source d’inspiration et comme point de convergence, l’acquisition de nouvelles connaissances théoriques et pratiques qui favorisent la liberté humaine, le progrès social et l’intérêt général.

Pour qu’elle puisse déployer ses ailes, la recherche a donc besoin de temps, d’argent, bien sûr, mais aussi, et surtout, de cette curiosité et de cette débrouillardise qui caractérisent les grandes découvertes scientifiques. Très souvent, le but poursuivi par les chercheurs évolue au fil des étapes, de leurs tours et détours. Le cheminement de la recherche fondamentale emprunte des directions que personne n’avait imaginée ou prédite. Les rayons X, si utiles en médecine, ont été découverts par Röntgen alors qu’il cherchait à décrypter la nature même de l’électricité. Pour sa géniale découverte, il a reçu le premier prix Nobel de physique en 1901.

«Voir pour comprendre », tel fut le moteur de Jacques Dubochet. C’est ce même programme que suivent tous nos chercheurs dans une multitude de disciplines qui font la richesse de l’UNIL. Leur démarche, pour réussir, suppose que trois conditions cadres soient réunies: la liberté académique, le travail dans la durée, ainsi que le financement désintéressé pour lequel l’État joue un rôle majeur.

Le choix des sujets en recherche fondamentale doit être laissé aux chercheurs et à leurs équipes. Nul mieux qu’eux ne connaît l’état des savoirs dans leur domaine. Seuls comptent leurs intuitions et leur curiosité. Aucun agenda politique ou économique ne peut justifier de bousculer leur liberté de chercheurs.

Ensuite il leur faut du temps. Le temps de la curiosité, le temps de la pensée, le temps des expériences. Le temps de la maturation qui n’exclut pas, parfois, l’échec. Celui-ci n’est toutefois jamais définitif et il peut ouvrir la voie à de nouveaux chemins insoupçonnés. La liberté académique ne se vit pas pleinement si cette exigence de patience – travailler sans devoir produire des résultats immédiats – n’est pas remplie.

Le financement enfin. Même si le soutien financier issu de la philanthropie apporte une pierre utile à l’édifice, seul l’argent public – celui de la Confédération et de l’État de Vaud pour l’UNIL – peut garantir le financement constant et prévisible dont a besoin la recherche fondamentale. Le pari d’un processus vertueux justifie l’engagement fidèle des pouvoirs publics. In fine, les bénéfices de la recherche fondamentale concernent toujours la collectivité dans son entier. C’est donc une noble tâche de l’État que de soutenir ce progrès, qu’il touche les sciences humaines, le droit, l’économie ou le sport, ou qu’il émerge dans les sciences de la vie. L’impressionnante panoplie des travaux en cours, qui vont du pôle national LIVES en passant par les géosciences et les sciences du sport jusqu’à la recherche fondamentale sur le cancer, témoigne de la fertilité du terreau scientifique vaudois. Ils reflètent aussi la diversité des approches et la richesse de notre corps académique. Soyez-en ici chaleureusement remerciés.

D’aucuns pourraient penser que je brosse là un tableau idéal: liberté ; temps disponible ; ressources généreuses garanties. La réalité, c’est vrai, est plus compliquée.  Les hautes écoles évoluent sur un terrain très concurrentiel. Elles subissent des pressions diverses  et parfois contradictoires. La logique des rankings, le rythme effréné de la compétition scientifique qui pousse, là aussi, à singer la technique, et donc à publier vite et de manière saucissonnée: ce sont des contraintes bien réelles, qui ont des effets pervers. Quand ceux-ci s’additionnent, ils bousculent l’éthique des chercheurs. Je vous invite toutefois à tendre vers l’idéal ; à défendre vigoureusement la priorité au travail théorique dans la recherche fondamentale; à ne céder en rien sur les grands principes qui sont les piliers de la science. L’université porte en elle des utopies propres. Il vous appartient de les faire vivre et rayonner, pour le bien-être et la vigueur de notre communauté.

Le Plan stratégique de l’UNIL. Le défi numérique au cœur de l’économie de la connaissance

Mesdames et Messieurs, vous le savez, l’Université de Lausanne est dotée d’une boussole institutionnelle: son plan stratégique, qu’elle élabore tous les cinq ans, en concertation avec le Conseil d’État. La dernière version du plan stratégique, pour la période 2017-2022, vient d’être adoptée par le gouvernement vaudois et a été transmise au Grand Conseil. Ce Plan stratégique énumère de nombreux objectifs et des mesures pour les atteindre. Je n’en mentionnerai qu’un: la transition numérique de la société et de l’économie.

Les technologies nous bouleversent y compris, nous l’avons dit, dans la production et la diffusion des savoirs. Big data, intelligence artificielle et robotique redessinent les potentiels qui composeront l’environnement des futures générations. Il importe que les intellectuels et les chercheurs formés par l’université maîtrisent et dominent ces technologies et les horizons qu’elles ouvrent. Qu’ils soient aussi armés, par leur esprit critique, pour contourner les dangers d’un usage superficiel ou idéologisé de ces technologies. Les questionner, ce n’est pas fuir son temps. C’est au contraire acquérir les moyens de les relativiser et préserver notre liberté d’esprit. 

C’est d’ailleurs un enjeu clef qui occupe une place de choix dans le programme de législature du Gouvernement. Le Conseil d’État a pris la mesure de ce défi et des opportunités que cette transition suppose pour la société et pour l’État. Unanimement, il apporte son plein soutien au Rectorat de l’UNIL dans son ambition d’impliquer tous les secteurs de recherche et d’enseignement dans la mise au point de dispositifs d’éducation numérique.

Conclusion et remerciements

Mesdames et Messieurs, je vous remercie, collectivement et individuellement, pour le magnifique travail accompli pour votre Alma Mater: pour sa gestion, son enseignement, sa recherche, ses multiples liens avec la Cité et sa vision institutionnelle. J’y vois de l’intelligence, de l’excellence, et beaucoup de vie, justement, dans la diffusion de ce «savoir vivant».

Je souhaite vous exprimer ici ma reconnaissance et celle du Conseil d’État pour votre travail de recherche, pour votre enseignement, et pour votre implication citoyenne dans la vie sociale de notre canton. Je me réjouis aussi que nous puissions compter sur une direction de l’Université solide qui incarne ces valeurs dans la complémentarité des rôles sous la conduite de la rectrice, Nuria Hernandez, que je remercie tout particulièrement.

Je vous remercie de votre attention.

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