L’aventure orchestrale

Par Christophe Gallaz, écrivain, ancien constituant

L’impasse un jour advint

Les Vaudois avaient pourtant consacré de longs efforts à se rendre indifférents au monde extérieur comme à leurs faiblesses intimes. Bien sûr, la modernité tournoyait partout jusqu'au vertige. Toutes les villes s’élargissaient. On s’y téléphonait tous azimuts et sans relâche. Les courriers électroniques zébraient les cervelles de nervures subreptices. Hors des frontières nationales, des communautés entières fuyaient leur berceau natal pour conjurer la disette ou la guerre, et Dieu Lui-même commençait d’ignorer quels préceptes énoncer dans les espaces exemplaires à l’usage des mortels.

Or le canton tint encore un moment. Aucune de ses barrières n’avait cédé depuis des générations, au dehors comme au dedans. Ni le Léman qui le prémunissait du sud, ni le Jura qui l’abritait de l’ouest, ni la Sarine qui l’isolait du nord, ni les Alpes qui le sauvaient de l’est. Ni même son propre sentiment d’identité gavé de placidité tranquille et d’amour-propre à l’étouffée, qui l’avait préservé jusque-là de la moindre tourmente intérieure. Un refuge parfait. Qui craqua pourtant au printemps de l’année 1996.

Une crise financière avait en effet frappé le territoire, doublée d’une crise politique voyant s’effondrer la domination radicale et poindre les Verts, triplée d’une crise sociétale érodant la relation des entreprises avec l’univers associatif, quadruplée d’une crise de confiance induite par des plans d’austérité suavement nommés « Orchidée » puis « Table ronde », qui firent s’embraser la fonction publique avant d’agacer la société civile.

Quelques sages perçurent alors qu’une opération produirait tout un bouquet de bénéfices collatéraux et diffractés. Elle consisterait à refondre intégralement la Constitution vaudoise, vieille alors de cent treize ans générateurs de poussière. Le texte fondateur par excellence du canton comme entité, chargé de différencier ses pouvoirs institutionnels et de spécifier les droits et les devoirs du citoyen.

Photo Abbatiale de Payerne
Cérémonie d’installation de l’Assemblée constituante vaudoise à l’abbatiale de Payerne.

Evidemment la tâche serait complexe, qui supposait des opérations mentales analytiques et motrices. Il faudrait plonger dans la mémoire collective pour établir les caps de l’avenir. Sonder le patrimoine commun pour en tirer des enseignements propulsifs. Approcher l’esprit contemporain pour le munir de normes opportunes. Ciseler le droit tout en cultivant la symbolique, et méditer la personne ou le peuple en fonction des credo partisans.

On entreprit ce labeur orchestral en s’inspirant d’une alternative éprouvée depuis le fond des âges parlementaires. Soit le gouvernement flanqué d’experts façonnerait un projet soumis au scrutin populaire, soit une assemblée de représentants s’en chargerait, désignée pour le temps de ce mandat au moyen du suffrage universel.

On sait que la Suisse est une instance affamée d’autorité nombreuse et feuilletée pourvu qu’elle soit sympathique comme on dit de l’encre, feutrée comme on dit du bruit et si possible occulte comme on dit de la finance grise. On récusa donc l’option du Gouvernement pour lui préférer celle de la Constituante, enclenchant aussitôt un processus alliant l’esprit de sérieux à celui de l’invention sinon de la jouerie dialectique, au mépris des fatalités qui muent si généralement l’art politique en tissu ligneux.

Ainsi s’enchaînèrent l’ouverture des listes partisanes aux citoyens sans étiquette puis l’élection des 180 constituants requis avant la création de six commissions thématiques au sein de leur assemblée coprésidée par trois chevronnés, et dès lors advint un flux de cogitations portant sur l’organisation territoriale, le nombre des communes, le statut des Eglises ou les droits politiques à l’usage des étrangers.

Enfin parut au terme des débats, des contre-attaques et des sous-stratégies puis des rapports et des peaufinages, un avant-projet de 186 articles aussitôt mis en consultation publique et retravaillé, puis adopté quatre mois avant son agrément par les Vaudois en septembre 2002 et sa mise en vigueur le 14 avril 2003. Il n’y eut pas alors de décors, jusqu’au Léman, au Jura, à la Sarine et même aux Alpes, qui ne furent traversés d’infinitésimaux frémissements.

Portrait :

Christophe Gallaz

Chroniqueur et écrivain, il mène une activité de chroniqueur au fil des années dans Le Matin Dimanche, Le Nouveau Quotidien, Le Temps, Libération, Le Monde, il est également auteur de nouvelles et d’essais.

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