Hôtels, restaurants et récemment un camping dans le canton de Berne qui affichent des restrictions d’âge, ou encore des wagons de trains interdits aux enfants en France : les exemples se multiplient. Le besoin de calme et de confort des adultes est certes légitime, mais pourquoi seuls les enfants seraient exclus de certains espaces collectifs ? Imaginez l’outrance des réactions si cette discrimination portait sur un autre segment de la population, nous rappelant une époque pas si lointaine, en Suisse, où certains établissements publics s’affichaient comme « interdits aux chiens et aux Italiens ».
Dans l’espace privé, l’enfant est souvent chéri, valorisé, protégé. Mais dans la sphère publique, il reste largement absent, peu consulté, rarement considéré comme un interlocuteur sérieux. Sa parole est encore trop souvent perçue comme accessoire. Cette discrimination fondée sur l’âge définit où, quand et comment la présence et la parole des enfants sont légitimes.
Pourtant, la Convention de l’ONU relative aux droits de l’enfant (CDE), ratifiée par la Suisse en 1997, reconnaît l’enfant comme un sujet de droit, une personne à part entière, nonobstant une capacité de discernement évolutive. Ce principe transversal à nos législations, nous impose de ne plus traiter les enfants comme des objets passifs. La minorité juridique des enfants n’équivaut pas à une minorité morale. Dans le canton de Vaud, le « réflexe jeunes », ancré dans la loi, vise même à concevoir les politiques publiques avecles enfants et les jeunes.
Invisibiliser la présence des enfants dans la sphère publique, c’est ignorer leur droit fondamental à participer à la vie sociale, culturelle et citoyenne. A l’inverse, certaines villes montrent la voie. A Clermont-Ferrand, les stations de trams sont illustrées avec des animaux, une signalétique accessible aux enfants. Depuis 1991 à Fano en Italie, Francesco Tonucci fait vivre son concept de « ville à hauteur d’enfant » fondé sur une idée simple mais révolutionnaire en matière d’urbanisme : l’enfant étant le citoyen le plus vulnérable, il est le meilleur indicateur de la qualité de vie urbaine. Inspiré de cette approche, Bâle a développé le projet « Les yeux à 1,20 m », qui conçoit la ville à la hauteur d’yeux d’un enfant de 9 ans. À Lausanne, le pôle muséal a installé des toilettes aux dimensions adaptées à leurs plus jeunes hôtes. Autant d’exemples qui démontrent qu’une ville plus inclusive relève d’un choix et d’une responsabilité, pas d’une utopie.
Mener des politiques pro-actives pour et avec les enfants, c’est reconnaître qu’ils et elles ont une place légitime dans l’espace public, qu’ils et elles doivent pouvoir y exister, être bien accueillis, s’exprimer, se déplacer, être entendus. C’est accepter que leur présence dérange parfois, non pas parce qu’elle serait problématique per se, mais parce qu’elle nous oblige à repenser un ordre social trop souvent construit sans elles et eux.
La tendance « No kids » instaure, peu à peu et silencieusement, une forme de « ségrégation générationnelle ». L’histoire nous enseigne que d’autres mécanismes d’exclusion se sont d’abord installés de cette manière, avant d’être admis socialement. Ne banalisons pas cette évolution. Ouvrons le débat sur la meilleure manière de concilier les intérêts des uns et des autres, sans exclure personne. Refuser la logique « No kids », c’est réaffirmer que notre société ne peut être pleinement démocratique que si elle inclut toutes celles et tous ceux qui la constituent.
Frédéric Cerchia, Délégué cantonal à l’enfance et à la jeunesse, Direction générale de l’enfance et de la jeunesse (DGEJ), Canton de Vaud
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